Vos images balancent entre la réalité et l’ imagination. Mr Moustris vous photographiez le monde tel qu’il est ou tel vous auriez aimé qu’il soit ?

Il y a une impasse logique pour gérer quelque chose de pas connu comme le Temps, selon ses propres termes, comme “avant” “jamais” et “après”. Cependant nous sommes appelés à vivre jusqu’ à la “fin” cette naïveté enfantine incontournable. Ma relation avec le Temps n’a jamais été harmonieuse. Depuis que je me souviens de mon existence, mon impossibilité de Le comprendre m’a toujours conduit à des images et a des métaphores. Soit comme une flèche qui traverse un vide indéfini, soit comme un liquide dans le lit virtuel d’un fleuve gondolé, soit comme une ondulation ...

Dans la plupart des représentations de mon imagination le Temps est un flux et par conséquent l’eau est son transporteur virtuel le plus approprié. La mer avec son amplitude majestueuse incarne bien ce flux. Les nuages aussi. Tous les deux par leur mobilité mais surtout par leur taille, impliquent le sens de «l’ambiguïté des limites “et constituent la l’image d’arrière plan le plus appropriée pour la visualisation du temps. Le temps en tant qu’ambiguïté dynamique d’une source inconnue, coule vers une destination indéfinie et mon inquiétude principale est le mal à reconnaitre un but dans ce mouvement. J’essaie sans cesse de démontrer, insuffisamment, cette impossibilité de reconnaitre ce but. Mes peurs découlant de la faiblesse ci- dessus, s’apaisaient, momentanément du moins, par l’arrêt et le gel du flux. La photo fut le moyen idéal pour cette immobilisation artificielle.

Les photos – en général – présentent ce gel du liquide qui coule, le temps qui coule. Sur plusieurs de mes photos ce flux apparait parallèlement à un élément du passé, généralement en désuétude, ou abandonne. Les paysages dont l’élément dominant est la mer et les nuages, arrêtent la dynamique du flux soit comme une capture instantané, soit comme un champ imaginaire ou le passe en dans ou sur ce champ devient un abandon.

Roland Barthes dans « La Chambre Claire » découvre que “ce que la photographie reproduit à l’infini n’a eu lieu qu’une fois” tandis que en même temps elle “répète mécaniquement ce qui ne pourra jamais plus se répéter existentiellement.” Pensez-vous que l’image qu’on voit pour une dernière fois et qui ne pourra plus se reproduire, contient une dimension poétique ? Déclencherait-elle en vous un sentiment de mélancolie ?

La photographie pourrait s’inclure entre les trois plus grandes découvertes, avec le feu et la roue. Bien plus importante que les images animées, vu qu’’elle capte des moments et non pas des flux comme c’est le cas du cinéma ou de la vidéo.

Dans la photographie, ce qu’il y a de magnifique c’est

Le gel du moment. Les expressions fugitives, les regards, la lumière, scènes de la nature, se révèlent dans leur essence la plus profonde. L’érotisme, la mélancolie, la joie, la tristesse, des sentiments laborieusement déguises, peuvent être révélés. Tout ce qui est définitivement perdu est une petite ou grande perte. Dans tous les cas il s’agit d’une petite lamentation qui nous rappelle (souvent avec violence) le destin humain commun et la flèche du temps.

N’importe quoi, même quelque chose sans intérêt spécial, peut constituer un thème pour vos photos ? Vous cherchez à trouver quelque chose d’”intime qui puisse être lie avec vos propres expériences, à travers votre objectif ?

Dans l’ensemble et jusqu’à présent (ça pourrait changer n’importe quel moment) je photographie des paysages, ou si vous voulez la toile est le paysage. Sur cette toile je cherche des éléments qui puissent créer une distorsion ou un paradoxe, esthétiquement petit, mais au fond important. Quelque chose qui puisse rompre ce qu’on appelle couramment “harmonie”. Il pourrait s’agir d’un mat saillant, rouillé, d’une maison abandonnée dans un près verdoyant, d’un tracteur délaisse dans un champ. Bref je cherche le mémorial d’une présence humaine disparue, dans un cadre modeste et minimaliste. Parfois, quand ces rappels humains sont absents, des éléments de la nature environante, viennent prendre leur place sous forme de symbole, comme c’est la cas d’un arbre solitaire, des branches sèches etc.

C’est quoi chaque photo ? Est-ce le regard sur le temps latent, ce que vous ressentez en photographiant ou l’image que vous voyez ?

Malheureusement le Temps n’est jamais latent, il est la loi la plus juste de l’intellect de Dieu sur les êtres qui l’éprouvent. Il passe pour nous tous, généralement au même rythme. Je me demande parfois, heretiquement, si le Temps est Dieu lui-même. La photographie donc est une “anomalie temporelle”, une fluctuation du vide qui paradoxalement génère de l’ordre. Il renverse l’irréversible, le non vécu du moment et peut le préserver dans l’éternité, faisant revivre ainsi l’inescapable du flux univoque du monde.

Au moment de la prise tu n’as pas le temps de ressentir.

Cela se passe probablement plus tard, quand tu regardes la photo et tu reproduis tes émotions. C’est à ce moment que tu comprends si la photo a une valeur.

Le metteur en scène russe Andrei Tarkovski qui a marqué notre époque par ses polaroid magnifiques, disait : » il n’y a pas besoin de beaucoup de choses pour que l’art plaise à quiconque : une âme délicate, fine, attendrissante, ouverte à la bonté et à la beauté, capable de ressentir une expérience esthétique spontanée.” Est-ce ainsi ?

Pour moi, l’art ne peut pas être l’évident. Dans la hiérarchie de l’expression évident- claire- notoire, mon regard se porte vers l’« évident ». Le minimum que l’art doit nous offrir c’est un sens. Même les émotions ont un sens quand elles peuvent se traduire en mots. Tout ce qui peut être nommé peut aussi être apprivoise. Cependant le but de l’art n’est pas de pouvoir apprivoiser les émotions, mais elle doit au moins pouvoir les nommer. Ceci dans plusieurs cas n’est pas possible par la voie du vocabulaire classique, mais plutôt par une palette de couleurs ou d’ombres. Cette palette de couleurs et d’ombres.

constitue le vocabulaire de l’artiste visuel. Selon le choix des « mots » on peut créer le bon et le beau, ou bien le laid et le mauvais. Mais pour être bref, le sens est nécessaire afin de voir le beau. Le manque de sens (c’est à dire de la compréhension commune d’un concept) n’est pas rare dans l’ art contemporain.

Est-il possible qu’une restriction s’introduise entre la camera et l’image que vous voulez photographier ?

Il y a toujours des restrictions et des négociations. Elles sont le résultat d’un enregistrement incomplet. La photographie saisit le monde visuel. Non pas le monde des parfums, des saveurs etc. Il est extrêmement difficile de reproduire le sens du “moment”. La seule chose que l’image peut, (et doit faire) à part la représentation visuelle, est d’impliquer les autres sens qui y ont fait partie. Quand, dans l’avenir, la « chorographia »???? «hologramme » qui reproduira tous les sensations du moment, sera découverte, beaucoup de limitations vont s’effondrer.

Le photographe anglais David Bailey avait dit : “il faut beaucoup d’imagination pour devenir un bon photographe. Il en faut moins pour devenir peintre car on peut inventer des choses. Cependant en photographie tout est tellement ordinaire – il faut chercher beaucoup avant d’apprendre à distinguer ce qui est exceptionnel. Qu’est-ce que vous en dites ?

Outre un penchant naturel que l’on peut avoir à découvrir l’harmonie parmi le bruit, les frictions fréquentes avec le travail des autres photographes ainsi que l’expérience , aident à rejeter ce qui est banal. Le plus important est de ne pas devenir ordinaire. Ensuite il faut être original et rechercher la composition harmonieuse. D’habitude cela se produit en suivant le sens personnel de la beauté qui existe en nous-même. Je ne rejette en aucun cas les études d’art, cependant il est certain qu’elles ne suffisent pas pour devenir artiste. S’il y a une chose que l’artiste doit faire c’est de dire beaucoup en montrant peu. Plus de silence que de cris.

A une époque de complaisance obsessionnelle, vous choisissez de photographier la nature plutôt que les visages. Pourquoi ?

Il va de soi que le portrait (même sous forme d’autoportrait) a l’homme a son épicentre (nous meme). Cependant je distingue deux voies dans la photographie de l’homme : la photographie idéalisée (normalement l’objet des selfies) et la photo qui fait ressortir la personnalité, autrement dit le portrait classique. Sur les photos de paysage, paradoxalement, le but reste toujours l’homme. Il s’agit du regard intérieur vers l’âme - pas par un visage - mais par les éléments de la nature. On pourrait le caractériser comme l’art de l’autoportrait symbolique. La photographie de paysage (telle que je la perçois) est notre place dans le monde. Il ne s’agit donc pas seulement du monde mais de la façon dont nous y sommes places et des sentiments qui écoulent de cette position. Plusieurs fois (ces sentiments) sont contraires et conflictuelles. Mais ne serait-ce là ce que nous sommes en tant que humains, un mélange de contradictions et de conflits ? Ça fait longtemps que je ne crois plus aux positions émotionnelles pures. Je reconnais maintenant notre nature imparfaite et les utopies de la pensée pure, de sentiment pur. Et je crois que ceci est évident sur mes photos.

Travaillez-vous-en ce moment sur un projet spécifique ?

Après 5-6 ans de recherches intenses et d’expérimentation je traverse une période d’inactivité photographique dont j’ai besoin et qui me parait absolument vitale. Ainsi en diminuent mes excursions photographiques je prépare un album photographique avec des œuvres sélectionnées des cinq dernières années. Je pense qu’il sera prêt autour de Noel.